DĂ©but des hĂ©rĂ©sies et l’autoritĂ©

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DĂ©but des hĂ©rĂ©sies et l’autoritĂ©
DĂ©but des hĂ©rĂ©sies et l’autoritĂ©
    Au cours du XIe siĂšcle, ce ne fut pas seulement la dialectique qui fut un danger pour le dogme et qui explique la rĂ©pulsion qu’on trouve chez Pierre Damien et d’autres contre tout autre argument que celui d’autoritĂ©. A ce moment commencĂšrent Ă  se rĂ©pandre, venues d’Orient par des voies obscures, des sectes qui se refusaient Ă  la discipline de l’Église. Au synode d’Arras, par exemple, en 1025, comparurent devant GĂ©rard, Ă©vĂȘque d’Arras, des « manichĂ©ens » qui se disaient disciples de l’Italien Gondolfe ; tout en Ă©tant chrĂ©tiens, ils refusaient tous les sacrements et n’accordaient la vĂ©nĂ©ration qu’aux apĂŽtres et aux martyrs ; ils pensaient que l’homme n’était justifiĂ© devant Dieu que par sa conduite et ses mĂ©rites propres, et non par la grĂące : leur idĂ©al ascĂ©tique Ă©tait celui des moines ; ils voulaient quitter le monde pour Ă©chapper Ă  la concupiscence et pratiquer la charitĂ© en ne vivant que du travail de leurs mains.
    C’est cet ensemble de faits qu’il faut avoir dans l’esprit pour comprendre les idĂ©es de Pierre Damien ; nĂ© en 1007 Ă  Ravenne, il y ouvrit une Ă©cole, puis se retira en 1035 dans un ermitage, jusqu’à ce qu’il fĂ»t appelĂ© en 1057 comme Ă©vĂȘque Ă  Ostie, oĂč il mourut en 1072. Il est en effet le propagateur de l’ascĂ©tisme dans les cadres de l’Église, dont il dĂ©fend les dogmes contre les dialecticiens. C’est un de ceux qui cherchent cet Ă©quilibre entre l’ascĂ©tisme, le mysticisme et l’autoritĂ© que viennent dĂ©ranger Ă  la fois les ascĂštes, qui jugent l’autoritĂ© inutile Ă  la discipline morale, et les dialecticiens, qui veulent rendre intelligibles les dogmes. Sur ce dernier point, il veut surtout limiter Ă©troitement le domaine de la dialectique. On sait, d’aprĂšs le De Fato de CicĂ©ron, comment les StoĂŻciens Ă©tablissaient le destin, en appliquant le principe de contradiction aux propositions concernant l’avenir, puisqu’il est Ă©ternellement vrai que, Ă  un moment quelconque du temps, A sera ou ne sera pas. C’est cette doctrine que Pierre Damien a en vue dans le chapitre V de son De divina omnipotentia, oĂč il traite des futurs contingents et de l’usage de la philosophie dans les discussions thĂ©ologiques ; les StoĂŻciens sont ces imperiti sapientes, qui ont le tort de rapporter Ă  Dieu un principe qui est d’usage dans l’art de discuter, et de limiter par lui la toute-puissance de Dieu ; « des gens qui n’ont mĂȘme pas appris les Ă©lĂ©ments du langage ruinent le fondement de la foi avec l’obscuritĂ© de leurs arguments. Ce qui vient de l’argumentation des dialecticiens ou des rhĂ©teurs ne doit pas s’adapter facilement aux mystĂšres du pouvoir divin ; ce qui a Ă©tĂ© inventĂ© pour servir Ă  organiser les syllogismes et Ă  polir les phrases, que l’on n’aille pas l’introduire obstinĂ©ment dans les saintes lois ni opposer la nĂ©cessitĂ© de leur conclusion Ă  la puissance divine. Si pourtant l’on emploie parfois dans l’éloquence sacrĂ©e cette habile trouvaille de l’art humain, elle ne doit pas s’emparer avec arrogance du droit du maĂźtre ; qu’elle soit comme une servante prĂȘte Ă  obĂ©ir Ă  sa maĂźtresse (velut ancilla dominae quodam famulatus obsequio) ». Nous avons, dans ces paroles Ă©nergiques, la revendication, si souvent renouvelĂ©e depuis Philon d’Alexandrie, qui soumettait Agar Ă  Sarah comme les arts libĂ©raux Ă  la philosophie, d’un savoir du rĂ©el profond contre les combinaisons artificielles de l’esprit humain ; et, bien que ce soit la foi rĂ©vĂ©lĂ©e qui tienne la place de ce savoir, on retrouve ici le mĂȘme rythme de pensĂ©e selon lequel Plotin Ă©cartait de l’intuition mĂ©taphysique toutes les subtilitĂ©s de la dialectique. Seulement, lorsque Pierre Damien dit : « Les contraires ne peuvent appartenir Ă  la fois Ă  un seul et mĂȘme sujet : impossibilitĂ© vĂ©ritable, si l’on se rapporte Ă  la faiblesse de la nature, mais que l’on n’aille point l’appliquer Ă  la majestĂ© divine, » ces termes ont un bien autre sens que chez Plotin, car ils s’appliquent Ă  un Dieu crĂ©ateur et Ă  ses actes : tandis que l’Un, supĂ©rieur en lui-mĂȘme au principe de contradiction, s’accommode d’une nature ordonnĂ©e qu’il produit nĂ©cessairement ; le Dieu crĂ©ateur, s’il est supĂ©rieur en lui-mĂȘme au principe de contradiction, doit l’ĂȘtre aussi dans ses actes, et il ne doit rencontrer aucun obstacle dans une nature ordonnĂ©e ; il doit pouvoir ce qui est logiquement impossible : dans cet arbitraire complet, on ne peut plus parler de la nature des choses. L’on verra comment les thĂ©ologiens du Moyen Age se sont dĂ©partagĂ©s sur cette importante question.
    C’est des Ă©coles Ă©piscopales de France que partait le mouvement dialectique : c’est dans un monastĂšre d’Italie que se trouve son principal contradicteur, Pierre Damien, mais on l’attaque aussi dans les monastĂšres d’Allemagne. Otloh, nĂ© en 1010, Ă©colĂątre du monastĂšre de Saint-Emmeram, oĂč il mourut en 1073, est un Augustinien fervent qui dĂ©clare que la science mondaine est interdite aux moines, que les vrais habiles ce sont plutĂŽt ceux qui sont instruits dans l’Écriture que les dialecticiens, enfin qu’il a plus Ă  cƓur de suivre la parole des saints que les thĂ©ories d’Aristote, de Platon ou mĂȘme de BoĂšce ; et l’on doit sans doute considĂ©rer comme une critique positive des catĂ©gories d’Aristote sa remarque que « la substance, comme ĂȘtre par soi et existant sans l’aide de rien autre, ne dĂ©signe que Dieu, tandis que la substance crĂ©Ă©e a tout son ĂȘtre au pouvoir d’un autre ».
    La ratio philosophica (doctrine philosophique), que condamne Manegold de Lautenbach (mort en 1103) dans son Opusculum contra Wolfelmum, Ă©crit vers 1083, est l’ensemble des thĂ©ories exposĂ©es dans le Commentaire de Macrobe au Songe de Scipion. Il voit, dans le foisonnement des Ă©coles philosophiques, une invention du diable, et il trouve particuliĂšrement dĂ©testables la transmigration pythagoricienne des Ăąmes, la composition de l’ñme avec deux essences selon Platon, la thĂ©orie soutenue par Macrobe de zones habitables sĂ©parĂ©es de nous par des espaces infranchissables ; « le crĂ©ateur n’a pas appelĂ© les amants de la vie Ă©ternelle Ă  mesurer les dimensions du ciel et Ă  dĂ©terminer le concours des planĂštes ou les mouvements des Ă©toiles, pas plus qu’à l’étude de la philosophie mondaine », la philosophie mondaine, c’est-Ă -dire celle qui accepte une conception de la destinĂ©e incompatible avec le christianisme, des vies successives pour une seule Ăąme, ou une gĂ©ographie qui imagine toute une moitiĂ© de l’humanitĂ© Ă©chappant Ă  l’influence rĂ©demptrice du Christ. Il s’agit moins, on le voit, de la dialectique que d’une conception philosophique d’une nature ordonnĂ©e, conception que des dogmes comme la naissance du Christ ou la rĂ©surrection suffisent, selon lui, Ă  rĂ©duire Ă  nĂ©ant. S’il s’agit au contraire de la morale mystique de Platon, qu’il connaĂźt Ă©galement par Macrobe, de l’ascension de l’ñme Ă  partir des vertus politiques jusqu’aux vertus purifiĂ©es (purgatae) en passant par les vertus purifiantes (virtutes purgatorae), il admet toute la conception de la vie spirituelle qui est contenue dans ces formules. Ajoutons que Manegold consacre les deux derniers chapitres de son livre Contra Wolfelmum Ă  combattre les Allemands qui veulent Ă©chapper Ă  l’obĂ©dience de Rome et qui considĂšrent l’empereur comme le seul pontife ; l’empereur est l’élu du peuple, le simple dignitaire d’un office, dont il peut ĂȘtre dĂ©posĂ© par ceux mĂȘmes qui l’ont Ă©lu, s’il ne satisfait pas au devoir que lui impose son contrat avec le peuple.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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